Écorché
Avec Écorché, j’explore ce que la vie laisse sur un être humain. Non pas seulement les blessures visibles, mais toutes ces traces plus profondes qui nous construisent : les chocs, les failles, les expériences, les moments de fragilité, les cicatrices que l’on porte parfois sans qu’elles puissent être vues. Le personnage n’est pas véritablement un portrait. Il représente davantage un état intérieur, une figure humaine universelle, reconstruite à partir de fragments, de tensions, de couleurs et de regards.
La composition reprend le langage de la série BIG EYES, où le regard occupe une place centrale. Ici, le visage semble presque éclaté, recomposé, comme s’il avait traversé différentes étapes de son existence. Les yeux ne sont pas parfaitement alignés, les formes se superposent, certaines lignes paraissent interrompues tandis que d’autres viennent brutalement traverser le visage. Les noirs dessinent une sorte d’ossature, parfois mécanique, parfois organique. Autour d’eux, les bleus profonds, le jaune et les orangés créent des masses puissantes et volontairement brutes. Rien n’est totalement lisse ni totalement équilibré : le personnage porte visuellement sa propre histoire.
Mais dans Écorché, la blessure n’est plus seulement représentée par la peinture. Elle devient réelle. J’ai volontairement incisé, découpé et déchiré la toile. Le support lui-même est atteint. Ces ouvertures deviennent des cicatrices physiques, comme si la surface du tableau ne suffisait plus à raconter ce que le personnage avait traversé. Il fallait que la matière soit elle aussi touchée. La toile cesse alors d’être un simple support de représentation : elle devient le corps même du personnage.
Derrière ces déchirures apparaît pourtant une matière dorée. J’ai choisi d’utiliser une véritable couverture de survie, et non simplement de peindre une seconde toile en or. Ce choix est essentiel à l’œuvre. L’or évoque naturellement quelque chose de précieux, mais la couverture de survie porte une autre symbolique : elle est conçue pour envelopper, préserver et protéger un être humain lorsqu’il se trouve en situation de vulnérabilité. Placée derrière la toile blessée, elle devient ainsi une présence presque invisible qui protège le personnage de l’intérieur.
Cette matière dorée transforme également la lecture de la cicatrice. Ce qui pourrait apparaître comme une simple déchirure révèle en réalité quelque chose de précieux. La blessure ne retire pas la valeur de l’être : elle la révèle. Les failles deviennent des ouvertures à travers lesquelles apparaît une autre profondeur. La réparation n’efface donc pas les marques du passé. Elle ne cherche pas à restaurer une surface parfaite. Au contraire, elle accepte les blessures, les intègre et les transforme en une partie de l’identité.
Le titre Écorché parle ainsi de fragilité autant que de résistance. Être écorché, c’est avoir été atteint, mais c’est également continuer à avancer avec ses cicatrices. Le personnage reste debout, frontal, presque monumental. Ses couleurs demeurent fortes et vivantes. Malgré les ruptures, malgré les traces et les déchirures, quelque chose persiste. Il regarde encore.
Avec Écorché, je ne cherche finalement pas à représenter une personne abîmée, mais une personne transformée par ce qu’elle a traversé. Une figure imparfaite, fragmentée, réparée, mais toujours précieuse. Le tableau invite alors chacun à projeter sa propre histoire dans ces cicatrices : ce que nous cachons, ce que nous montrons, ce qui nous a blessés et ce qui, parfois silencieusement, nous a permis de tenir.







